Histoire littéraire des femmes: stratégies de légitimation et principes de filiation

Cette recherche (CRSH) a pour principal objectif de contribuer à renouveler les perspectives par lesquelles on aborde l’histoire littéraire au féminin en mettant en valeur les principes de filiation et en étudiant les stratégies à l’aide desquelles les femmes qui écrivent cours de la seconde moitié du XIXe siècle rendent leur pratique d’écriture acceptable. Nous souhaitons ainsi circonscrire les modèles littéraires féminins dont se servent les femmes de lettres canadiennes pour s’inscrire dans une tradition, et tracer les contours de l’acceptabilité de l’écriture des femmes. L’histoire littéraire telle que nous la concevons oblige en effet à repenser les notions de tradition, de conformité, d’orthodoxie, et d’interroger les modalités de l’histoire littéraire elle-même. Par son volet théorique, ce projet souhaite contribuer à renouveler les perspectives dans lesquelles on peut penser non seulement l’histoire littéraire au féminin, mais également celle de l’ensemble des agents dominés du champ littéraire, et aux différents liens qu’ils entretiennent avec l’histoire littéraire traditionnelle.


Parmi les avenues fructueuses qui contribuent actuellement à renouveler notre compréhension des enjeux qui structurent les dynamiques littéraires en général et la critique littéraire au féminin en particulier, l’histoire littéraire au féminin occupe une place de plus en plus importante, tant en Europe, aux États-Unis qu’au Canada anglais. Au Québec, plusieurs études d’auteures individuelles, de genres littéraires particuliers ou de périodes historiques marquantes (le tournant du XXe siècle notamment) ont donné lieu à des travaux qui s’inscrivent dans les perspectives de l’histoire littéraire des femmes. Toutefois, peu d’études ont entrepris de lire ces différents jalons de l’histoire littéraire des femmes autrement que comme une juxtaposition d’événements qui constituent autant d’épisodes successifs d’une grande histoire dont la logique demeure avant tout celle des acteurs et des pratiques qui dominent le champ littéraire. Par conséquent, on a peu tenu compte de la cohérence interne de l’histoire littéraire des femmes, et des façons dont se manifeste cette cohérence qui, sous l’impulsion de travaux scientifiques récents, devient de plus en plus manifeste.

Dans sa dimension plus théorique, l’état actuel des connaissances en histoire littéraire des femmes permet généralement de scinder cette histoire en catégories commodes, distinguant par exemple le volet des écritures intimes de celui des écritures publiques et publiées, ou départageant témoignages historiques et écriture littéraire, écriture « alimentaire » et écriture artistique, livres et textes publiés sur des supports plus éphémères comme le journal ou la brochure, etc. Perçus et étudiés comme distincts, ayant chacun leurs genres privilégiés et leurs stratégies scripturaires spécifiques, ces différents modes d’écriture des femmes, malgré la diversité qu’ils cartographient, ne permettent pas en soi d’échapper à une histoire littéraire qui, malgré sa richesse et sa diversité, en est une de l’exclusion. Or la tendance à dater les « premières » et à survaloriser l’innovation circonscrit le passé littéraire féminin à de petits apartés de l’histoire littéraire générale. Si la critique littéraire féministe s’est très tôt intéressée tant aux possibilités d’une écriture-femme qu’aux liens que tissent entre eux les textes littéraires d’écrivaines contemporaines, la question de la filiation littéraire au féminin semble avoir été moins explorée dans sa dimension historique, du moins pour le corpus québécois.

Notre entreprise vise ainsi d’une part à renouveler les perspectives par lesquelles on aborde l’histoire littéraire au féminin en mettant en valeur cette filiation et en étudiant les stratégies à l’aide desquelles les femmes rendent leur pratique d’écriture acceptable, tout en continuant à aborder la question des pratiques d’écritures des femmes en les situant dans le contexte d’ensemble du champ littéraire. D’autre part, nous souhaitons appliquer ces principes à la seconde moitié du XIXe siècle, une période encore largement méconnue de l’histoire littéraire des femmes bien qu’elle constitue le fondement de leur écriture publique.

Cochercheures: Chantal Savoie (Université Laval) et Julie Roy (Bibliothèque et Archives nationales du Canada)

Lien: http://www.crilcq.org/recherche/histoire/hist_litt_femmes.asp